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Moeurs

 

Contenu

1527 - De l'Afrique, contenant la description de ce pays
Léon l'Africain

p.108
Là il est permis à toutes les jeunes fille, avant que se marier, de choisir un amant tel que bon lui semble, et jouir du fruit d leur amours, tant que le père même caresse l’amoureux de sa fille, et le frère de sa sœur ; de sorte qu’il n’y en a pas une qui puisse vanter d’avoir porter la virginité à son mari.

p.412
Ces voluptueux disent qu’ils font tels actes, étant réchauffé par les flammes de l’amour divin ; mais je me ferais bien plutôt à croire que la fameuse liqueur, accompagnée par plus grande quantité de viande qu’il ne leur serait métier, leur fit ainsi tourner le cerveau et entrer en cette humeur, ou (ce qui me semble plus vraisemblable) font ces cris et grandes exclamations souvent par sanglot et gémissement, pour l’amour désordonné qu’il porte aux jeunes jouvenceaux sans barbe, qui les rendent ainsi perplexe et passionnés. Et advient le plus souvent que quelque gentilhomme convie à la fête de ses noces l’un de ses principaux maîtres, avec tous ses disciples, lesquels, à l’entrée de table, prononcent et chantent quelques oraisons et chansons spirituelle ; puis à la fin, les plus apparents commencent à mettre leurs robes en pièces ; et s’il advient en dansant que quelqu’un d’entre eux, pour être caduc et débilité d’age, ou il n’est à peine par terre, qu’il est par un bel adolescent relevé en le baisant fort lascivement. Pour cette cause est venu ce proverbe dans la cité de Fez : le baquet des ermites, par lequel on veut inférer que le banquet achevé, il e fait une métamorphose de ces adolescent, qui deviennent épouse de leur maîtres, lesquels ne peuvent se marier ; à raison de quoi on les appelle ermites.

p.415
Leur règles commande qu’ils voisent inconnus par la terre, ou en guise de fous ou de grands pécheurs, ou de la plus vile et mécanique personne qui se puisse trouver, qui fait que sous cette ombre plusieurs Barbares et personnes vicieuses vont courant le pays d’Afrique tout nus, montrant leurs parties honteuses, et sont tant déhonté, qu’a l’imitation des bêtes brutes, se couplent charnellement avec les femmes au milieu des place publiquement, et néanmoins ils se sont acquis telle réputation à l’endroit des Africains, que le peuple les estime saints… je vis un d’iceux saisir une forte belle jeune femme, laquelle de ce pas même sortait l’étuve, et l’ayant jetée par terre, usa avec elle charnellement ; ce qu’il n’eut pas plutôt fait, qu’on accourait de toute part pour toucher les accoutrement de la femme comme chose religieuse, d’autant qu’elle avait été touché par un saint homme, lequel (comme publiait ceux qui s’était trouvé à cet acte) feignait de commettre le péché, combien qu’il s’en fût totalement abstenu. Et ceci ayant été rapporté au mari de la femme, s’estima bien heureux, réputant cela pour une grâce, de laquelle il rendit louange à Dieu, faisant banquets et festins solennels, accompagnés de grandes aumônes pour un si grand heur qui lui était advenu.

 

1612 - Topographia e Historia general de Argel.
Padre don Diègo de Haedo

 p. 23
   "Les marabouts sont ordinairement grands sodomites et se vantent de l'être ; le péché bestial, ils le pratiquent au milieu du marché, dans la rue principale, aux yeux de toute la ville ; et la cécité et folie de Maures et des Turcs est si grande, qu'ils le regardent comme une bonne oeuvre."

   "Il y a une classe de marabouts qui sont fous et sans raison, soit qu'ils soient venus au monde de la sorte, soit à cause de maladie ou de quelque autre accident, et ceux-là sont regardés comme les plus saints. C'est un grand péché que de leur refuser ce qu'ils demandent ou d'empêcher qu'ils ne prennent les objets qui leur conviennent, soit dans les boutiques ou sur les marchés. Mais quelques uns d'entre eux ne sont pas fous, mais de grands coquins ; car il arrive quelque fois que s'ils trouvent dans la rue une femme jeune et jolie, ils se jettent sur elle à la manière des chevaux et la connaissent publiquement. La folie des Maures et des Turcs est si grande, que non seulement cet acte ne leur parait pas un mal, mais au contraire, ils baisent les mains et les vêtements du marabout, comme s'il venait d'accomplir une oeuvre grande et sainte ou un fait remarquable et vertueux."


 p. 35
   La sodomie était si honorée à Alger et si publiquement pratiquée, que les barbiers avaient l'habitude, afin d'avoir plus de gain et plus de monde dans leurs boutiques, d'avoir des jeunes gens qui rasaient et qui taillaient les cheveux à leur pratique ; les Maures, les renégats et les Turcs faisaient continuellement la cour à ces jeunes gens, comme si c'étaient les dames les plus belles du monde. En effet les boutiques des barbiers étaient presque des maisons publiques.
La bestialité est très pratiquée parmi eux, et en cela ils imitent les Arabes, qui sont très enfoncés dans l'usage de ce vice, de même que les marabouts.

P. 38
    Le troisième vice et péché est la luxure dont les Algériens fond un si grand usage, qu'ils la regardent comme devant faire leur bonheur dans ce mode et dans l'autre. Suivant la doctrine de Mahomet, la fornication n'est pas un péché, et les femmes de mauvaise vie sont si nombreuses (quoique parmi eux les b..... ne soient pas tolérés et qu'il y en ait aucun), que le Maures mêmes disent qu'il n'y a pas de femme, à Alger, qui ne se prostitue, non seulement aux Turcs et aux Maures, mais encore aux chrétiens qu'elles obsèdent de leur importunités et qu'elles vont chercher dans leur propre maison, sans crainte de la mort, ou qu'on les jette à la mer comme c'est l'habitude

   Ce qui favorise la prostitution, c'est que les femmes vont librement dans les rues de la ville, le visage couvert d'un voile, et que les maris font peu cas d'elles, leur préférant les garçons. En outre il y a un grand nombre d'entremetteuses qui n'ont d'autres choses à faire que d'exercer leur infâme métier sans qu'aucune ne soit punie. La sodomie est tenue en honneur, et celui-là est le plus considéré qui entretient un plus grand nombre de garçons. Ces garçons sont plus soigneusement gardés que leurs femmes et que leurs filles.
Les vendredi et le jour de l'Aïd el-kébir, ils les font sortir à la promenade, richement vêtus, et tous les galants de la ville, même les hommes les plus graves, vont alors leur faire la cour, leur offrant des bouquet de fleurs et leur racontant leur passion et leur passion. Un homme qui a un fils, s'il veut l'avoir exempt de ce péché, doit le garder avec plus de vigilance qu'Argus ; car bientôt il a des amoureux qui lui font la cour, qui viennent se promener dans sa maison. Aucun caïd ne va dehors, aucun Turc ne va à la guerre, aucun corsaire en course, qu'il n'emmène un garçon pour lui faire la cuisine et pour lui tenir compagnie dans son lit. Pécher avec eux au milieu de la journée, aux yeux de tout le monde, il est une chose dont personne ne s'étonne. il y a plusieurs Turcs et renégats qui, quoique étant des hommes âgés et même des vieillards, non seulement ne veulent pas se marier avec des femmes, mais encore se vantent de n'en avoir jamais connu : et ils les détestent au point de ne pas vouloir les voir de leurs yeux.


 1656 - Relation de la captivité et la liberté du sieur Emmanuel d'Aranda, jadis esclave d'Alger

p. 228
   Les femmes ne sont pas scrupuleuses devant les esclaves chrétiens, car elles disent qu'ils sont aveugles ; mais elles sont remarquable par leur mauvaises inclinaisons ; car nonobstant que leurs maris, avec toutes sortes de diligences, tachent de tenir leur femmes et leur filles dans la maison, elles inventent mille finesses pour se baigner, pour faire des visites, ou sous prétexte de dévotion pour visiter un marabout ou un santon ; et s'abandonnent alors, quand elles trouvent l'occasion, à tous ceux qu'elles rencontrent, fussent-ils des coquins, des belîtres, des sodomites.


1845 - Le Sahara algérien
par le Lieutenant-colonel Daumas

p. 78
   A Ouargla par exemple, les mœurs de la population entière sont fort dissolus. Non seulement on retrouve près des murs de la ville et sous la tente ces espèces de lupanars qui se recrutent des belles filles du désert ; mais on y trouve des mignons qui font métier et marchandise de leurs débauches. Ce sont de très jeunes qui vivent à la manière des femmes, se teignent comme elles les cheveux, les ongles, les sourcils ; ils sont, il est vrai, généralement méprisés et relégués dans la classe des filles publiques, mais ils vivent, ce qui prouve que leur compatriotes, avec leur dédains affecté, sont, en secret, plus qu'indulgents.
   A certaines époques de l'année, Ouargla a d'ailleurs ses saturnales, son carnaval, ses mascarades et son laisser-aller nocturne.

1833 - Voyage dans la régence d’Alger ou description du pays occupé par l’Armée d’Afrique
Par M. Rozer,

p.113
   Quoiqu’ils soient possesseurs de plusieurs femmes charmantes, attentives à combler leurs moindres désirs, ils cohabitent avec leurs esclaves et fréquentent les filles publiques, qui sont toujours en très grand nombre dans les villes de Barbarie ; mais tous ces plaisirs ne les satisfont point, ils en inventent qui nous feraient horreur. La différence de sexe n’est point un obstacle à leur caprice : de jeunes garçons de huit à douze ans, et même des hommes fait, se prêtent sans scrupules aux plus dégoûtantes complaisances.


1853 - De la prostitution dans la ville d'Alger
E.-A. Duchesne

p.20-21
...nous savons que les janissaires mariés avaient tous des concubines, outre les quatre femmes qui sont permises à tout musulman, d'après le Coran. mais comme ils perdaient une grande partie de leur avantages en se mariant, ils restaient tous célibataires et vivaient avec des filles publiques, chez lesquelles ils passaient la moitié du temps à se livrer à toutes espèces de débauche.
   En outre, ils étaient tous adonnés à la pédérastie.
... les femmes publiques étaient renfermées dans des maisons particulières et divisées en diverses classes dont chacune avait ses prix ; elles ne pouvaient sortir sans la permission du mézouar. C'était le grand bailli ou lieutenant général de la police ; on l'appelait mézouar ou mizouar, et il était chargé spécialement de la surveillance des femmes qui faisaient métier de la prostitution.
Les français trouvèrent la prostitution établie à Alger et dans toute la Régence soumise aux règles despotiques des mézouars.

p. 39-40
   Laugier de Tassy, qui écrivait en 1725, nous rapporte des faits identiques :
   La sodomie, dit-il, est fort en usage parmi les Turcs d'Alger : les deys, les beys et les principaux en donnent l'exemple, surtout depuis qu'ils ont reconnu par l'expérience de leur prédécesseurs que leurs femmes ou leur maîtresses causaient le plus souvent leur perte. Ils ont à présent, à leur place, de jeunes et beaux esclaves ; et il ajoute que les jeunes esclaves sont tous sujets à pareille tentation.

p. 41
   Le dernier dey d'Alger avait ses mignons ; presque tous ses beys et un grand nombre de ses officiers imitaient son exemple. Un an après notre arrivée en Afrique (1831), cet usage honteux existait encore. Ceux de nos soldats qui étaient doués d'une jolie figure eurent à repousser les propositions dégoûtantes des Algériens.

p. 43
   Un des spectacle le plus pénible pour l'observateur, c'est surtout le scandale de cette dépravation anticipé de la jeunesse et de l'enfance. A Alger, ce sont pas seulement les femmes qui exercent le honteux métier de la prostitution ; à chaque pas, sur la place même du gouvernement (promenade de la ville), et à chaque coin de rue, vous rencontrez des enfants, des petits garçons de dix et douze ans qui vous adressent les provocations les plus tenaces et vous font des propositions les plus obscènes.

p. 44
   Nous sommes fort portés, dit le docteur Jacquot, à attribuer ces rapprochements anormaux à ce que, en Orient, les femmes, presque toujours renfermées, ne sortent que voilées : les désirs des sens ne trouvant point d'aliment dans la vue de ces masses informes de draperies ambulantes, se trompent d'objet, et s'adressent à tout ce qui présente sans voile des formes arrondies et une peau délicate. C'est la séquestration trop absolue des femmes qu'il faut en accuser. Plus les passions sont vives dans ces climats, et plus on a gêné les femmes ; c'est pour les garder qu'on a mutilé des hommes, qu'enfin on a inventé des eunuques.
On doit peut être chercher la cause d'une pareille dépravation, qui pervertit et dégrade l'instinct naturel du sexe masculin, dans le mépris qu'inspire aux Maures et autres peuples orientaux la faiblesse d'un sexe qui, leur accordant ses faveurs sans leur opposer de résistance, doit nécessairement, par cette soumission passive à leur moindre velléités, loin d'exciter et d'aiguillonner leurs désirs, leur inspire bientôt la satiété et le dégoût.
A ces causes sont probablement venues s'en joindre d'autres et peut être une bizarrerie insatiable qui pousse l'homme oisif à chercher des jouissances moins communes et plus étranges, soit enfin un raffinement illimité de volupté plus facile à caractériser qu'à comprendre et à expliquer.
Il faut peut être avouer que les Arabes se laissent tenter par la beauté vraiment remarquable de presque tous ces jeunes garçons. Ces belles têtes se montrent à nu par les rues, dans les bazars et les promenades publiques, tandis qu'on ne voit à coté d'eux que des femmes dont les yeux seuls sont apparents.

1899 - Le Maroc inconnu T II
Auguste Mouliéras

Page 14
   Chez les Djebala, la âïla est une fille publique, libre quelque fois, très souvent esclave. Achetée et possédée en commun par plusieurs célibataires, elle passe sa vie dans l'abjection, mangeant, buvant, dansant, se prostituant à ses maîtres et à leur invités, dans un local spécial appelé beït eç-çoh'fa, sorte de lieu de débauche comparable à ce que nous avons de pire en ce genre dans nos cités européenne.

   Le dernier soir de la ouaâda, toute pudeur semblait perdue. Des hommes, prenant par la taille des âïla ou des gitons, les entraînaient hors du sanctuaire, avec des gestes et des plaisanteries ignobles. Le voyageur complètement ahuri, demanda à son voisin si ces gens là ne redoutaient pas la colère du saint en agissant d'une manière si peu conforme aux lois de la décence. L'autre, étonné, regarda curieusement l'étranger et lui dit :
- Moulay Bou-Chta a des idées larges.
- N'importe, observa le derviche. Dieu n'a-t-il pas dit dans son Livre divin : "Celui qui respecte les commandements de Dieu sera récompensé par son Seigneur" (XXII, 31). Que faites vous donc de ces préceptes coraniques ? Est-ce à dire que les choses se passent ainsi dans tous le Maroc ?
- Parfaitement. Seulement les Arabes et les Berbères du Sud et du centre connaissent que la femme, tandis que les Djebala, le Sous et le Rif préfèrent les gitons...

Page 17
   Le beït eç-çoh'fa, était, à l'origine, un arsenal et un corps de garde, ou se tenaient en permanence des soldats de carrière, défenseurs naturel de la communauté. La pureté des premiers temps de l'Islam ayant fait place à un dévergondage effréné, ces soutiens de l'ordre et de la sécurité, illettrés la plupart, n'ayant ni la distraction de la lecture, ni le passe-temps des cartes, eurent l'idée de se divertir en faisant du temple de Mars une maison de prostitution, abominable lieu de débauche, où le giton et la âïla se livrent à la bestialité des brutes, dont ils sont la propriété, la chose, les esclaves.


Page 19-22
   Nous sommes à la veille d'El-Id eç-Cer'ir, la petite fête, celle qui suit le jeûne du ramadhan. La coutume veut, qu'avant la grande liesse des jours suivants, toute cette dernière nuit du long carême soit passée en prières. Dès neuf heures, les hommes se réunissent à la mosquée, et, depuis la première sourate jusqu'à la dernière, le Coran en entier est psalmodié par les croyants dont la ferveur est réellement édifiante. Sans un moment de défaillance, sans l'ombre d'une lassitude, ils récitent in-octavo de plus de trois cent pages, en marquant régulièrement les pauses, les inflexions obligatoires de la voix. Enfin, quand le ciel commence à blanchir, quand on est arrivé au verset terminant le Livre sacré : "Contre les génies et le genre humain", tous les fidèles se précipitent aussitôt dans les escaliers du minaret, le fusil au poing, s'empilant au sommet, dans l'intérieur, et jusque sur le piton de la tourelle, à faire croire qu'elle va s'écrouler ou s'éclater sous leur poids. Une décharge générale de mousqueterie, répétée par les échos et par les autres salves des villages voisins, annonce à la population la rupture du jeûne, le commencement de la fête. Les tireurs redescendent dans le lieu saint où les provisions de bouches commencent à affluer. Il n'est pas encore jour, on ne doit pas encore toucher aux aliments. Tous vont à la fontaine, tous procèdent à de grandes ablutions, et l'on se rend en bande à la mosquée. Emouvant spectacle d'un peuple en prière ! Ces centaines de front, courbés sur la laine des tapis, se redresseront tout à l'heure, oublieront leur longue extases, ne se souviendront plus des interminables oraisons marmonnées dans l'étouffante atmosphère de la maison du Seigneur. pour le moment, graves comme des statues, ce sont des prêtres.
Tout à coup, les derniers mots de l'imam sont couverts par de nouvelles détonations. Les prêtres redeviennent des guerriers, et quels guerriers ! Des reîtres terribles, homicides, aux passions inavouables. La fête commence. On se donne d'abord le baiser de paix, en embrassant l'épaule de tous ceux que l'on rencontre. La mosquée se remplit de monde et de victuailles. C'est un envahissement de grands plats de bois, débordant de couscous, des viandes, du miel, des assiettes creuses, pleines de pâtes, potages, beurre, raisin sec, figues. Des groupes se forment dans la salle même de la prière ; on s'accroupi en rond. Au centre prennent place les anciens du village avec l'instituteur. Toutes mains se mettent à pétrir des boulettes de couscous, très adroitement lancées dans la bouche, à distance, sans jamais manquer le but. Il y a des gloutons qui se mettent à quatre pattes, humant longuement le miel des gaçaâ. Le bruit des mâchoires se ralentissant, les estomacs donnent des signes non équivoques de satiété. Alors un vieillard récite à haute voix la fatih'a, le premier chapitre du Coran, répétée à voix basse par toute l'assistance. on laisse dans un coin les reliefs du festin à la disposition des pauvres et des étrangers. Tous le monde se porte hors du village, dans une sorte de cirque, ou, jusqu'à la tombé de la nuit, se livrent les même simulacres de combats.
   Après l'énorme repas du soir, fait comme toujours à la mosquée, les célibataires et les jeunes gens, ne pouvant plus souffler, tellement ils sont repus, vont naturellement terminer la soirée au beït eç-çoh'fa.
Ce jour-là, le derviche avait rodé dans tout le bourg d'Eç-Cafiyyin, observant avec attention des mœurs si nouvelles pour lui. la nuit ne sachant que faire, il s'était faufilé dans un coin obscur du maudit immeuble, regardant de tous ces yeux l'incroyable spectacle offert par une population éhontée. Deux filles et deux gitons exécutaient, au milieu de la pièce, les danses les plus lascives aux sons d'un assourdissant orchestre composé de tambourins, flûtes en roseau, guellal et r'aït'a (sorte de hautbois). L'épaisse fumée des pipes de kif et des lampes à huile, les cris, les rires, les allées et venues des uns et des autres, les coups sourd du guellal, les notes stridentes des r'aït'a, les évolutions des danseurs, l'air abrutit et terrible de ces hommes ivres, l'atroce puanteur de ce charnier humain très mal aéré, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait ahurissait l'explorateur, le jetait au comble de l'étonnement. Il distingué confusément, le long des murs, les armes de ces gredins, d'étranges panoplie montrant leurs interminables fusils arabes, des poignards, des poires à poudre ; des sabres. Etendue sur le dos, à plat ventre, accroupis sur de mauvaises nattes d'alfa, ceux que la fumé du chanvre n'avait pas encore terrassés, empilaient autours d'eux des monceaux de figues et de raisins secs, conservant à portée de la main d'énormes plats de viandes, des poules rôties ou boullies, du couscous, des théières, des tasses fumantes de thé, du çamet enivrant. A chaque instant, les prêtresses de Vénus et les éphèbes quittaient la danse, se mêlaient aux groupes, répondant aux obscénités par des attitudes provocantes. Les gitons surtout n'avaient aucune pudeur.
Ainsi dans cette délicieuse contrée des Djebala, surnommée Ech-Cham Eç-Cer'ir (la petite Syrie), tant la nature l'a gratifié de ses dons, toutes les nuits, tous les soirs que Dieu fait, depuis Tétouan jusqu'à l'Ouad Cbou, des milliers de satyres ardents, souillent, dans leur priapées nocturnes, des êtres humains des deux sexes, en présence souvent de leur compagnons de débauche.
Le voisin du derviche, moins ivre que les autres, se contentait de grignoter des noix en humant de temps en temps des gorgées de thé. Il avait la mine d'un brave homme. Moh'ammed, ne croyant pas se compromettre, s'avisa de lui dire :
- Vous ne pensez donc jamais à la mort ?
   L'autre, agacé sans doute de cette réflexion intempestive, se méfia très certainement de cet inconnu qui osait critiquer ses hôtes, regarda bien en face le voyageur et lui dit, comme s'il parlait à un espion :
- Mon cher, quand on a tout ce qu'on veut, quand on est en fête comme aujourd'hui, une fête musulmane ! où est l'homme qui ne se réjouirais pas ?
   Le derviche, voulant atténuer le mauvais effet de sa malencontreuse interrogation, se hâta de faire remarquer que dans son pays, bien loin dans l'Est, on n'avait ni ces mœurs, ni ces coutumes.
- C'est évident ! Hurla Djebalien. La présence des Chrétiens vous empêchent de vous éclater dans tous vos sentiments religieux, tandis qu'ici nous n'avons pas à modérer notre enthousiasme. Vas donc chez les Beni-Zéroual. C'est là que tu verras des choses stupéfiantes. nous ne sommes rien à côté d'eux.


Page 38
   Pour son malheur, un jeune écolier, comme il y en a tant dans les abominables universités djebaliennes, s'attacha à l'explorateur, s'instruisant près de lui, prodiguant à son mentor une fidélité de chien couchant. Il était servi comme un prince. L'éphèbe lui évitait toutes les corvées, faisant chauffer, apportant l'eau de ses ablutions, allant mendier pour lui la nourriture quotidienne, lui procurant toute les douceur qu'un instituteur marocain est en droit d'attendre de son élève.

Page 40
   Il y a, chez ces brutes humaines, une coutume d'une atrocité révoltante. Quand un giton ou une gitonne tombe, à la suite d'un vol ou d'une guerre, entre les mains des clercs ou des célibataires du Club de la Gamelle (béït eç-çoh'fa), on le fait danser d'abord. Ensuite, tous les assistants à tours de rôle, souillent la malheureuse victime. Cette abomination, la plus monstrueuse de toutes celles qui se passent sur notre petit tas de boue, a reçu le nom de touiza, par analogie avec la corvée de labour chez les Arabes. On puni aussi de touiza tout mignon, toute courtisane, qui tente de s'évader, qui vole ses maîtres, leur déobéit, etc.

Page 65
... Tous se promenaient avec des gitons, car c'est une gloire de posséder un de ces éphèbes. Non seulement certaines femmes mariées ne sont point jalouses de cette répugnante concurrence, mais encore elles reprochent à leur maris de ne pas avoir de âïl, quand il arrive d'en manquer. Il est difficile à un étudiant, qui n'a pas son mignon, d'obtenir la retba dans une mosquée, car on craint qu'il ne veuille s'emparer d'un éphèbe appartenant à l'un de ses condisciples...

1921 - Hesperis
Archives berbères et Bulletin de l'Institut des Hautes-études marocaines
Vol 1 /

pp. 255-256
   L'obésité constitue en effet un autre trait du spectacle et elle se manifeste à la fois dans les déguisements, les champs et les scènes. Certains figurants se montrant entièrement nus ; d'autres, vêtus de haillons sordides, étalent leur nudité avec complaisance; d'autres s'affublent de phallus monstrueux. Les scènes les plus fréquentes montrent un couple de vieux se livrant publiquement à leur amour sénile; une danseuse ou un groupe de mignons aux danses équivoques; une Juive accouchant laborieusement dans la rue; des jeunes gens poursuivant les femmes de phallus de bois toujours en érection. Les chants, lubriques aussi, ont pour thème unique : fornication. Les injures s'adressent à tous, à la soeur, à la mère et leur grossièreté ferait mal juger du peuple berbère si on ne le savait, en cette circonstance, l'esclave de traditions séculaires.
Certes, dans les villes où une certaine pudeur s'impose, ces scènes et ces propos perdent de plus en plus de leur caractère originaire; il n'en est pas de même dans la montagne où le spectacle se déroule, pour ainsi dire, en famille.
   Pourtant les moeurs berbères ne sont pas plus dissolues que celles des citadins; si donc, dans la célébration de leur forja, montagnards et paysans se. laissent aller à plus de débordement, ne serait-ce point parce qu'ils ressentent encore tout le bien qu'il en peut résulter pour eux, leurs cultures et leurs troupeaux?
   Certains déclarent que, faute de célébrer les mascarades achouriennes, on ne saurait espérer une bonne année. Pour assurer leur célébration, on va ,jusqu'à payer les individus qui y jouent les rôles principaux. Partout, les assistants remettent aux acteurs des offrandes consistant en grains, oeufs ou morceaux de viande. Fait curieux, dans le banquet qui clôture les fêtes, on demande à Dieu - au Dieu des Musulmans - de donner la pluie, d'apporter l'abondance, de chasser la famine et la misère. Commencée par des bouffonneries licencieuses, la cérémonie se termine par une sorte de communion et une prière.



 
dextra
"Alors le Roi dira à ceux de droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde." (Mat 25 34)