De toutes les puissances européennes, celle qui avait toujours eu les intérêts les plus importants engagés avec la régence d'Alger, c'était la France, Ces intérêts étaient. de plus d'un genre. De temps presque immémorial, le Prince avait des établissements sur la côte d'Afrique. Avant même de devenir française, c'est-à-dire dès le douzième siècle, la ville de Marseille avait eu des consuls indépendants aux échelles du Levant et dans les différents ports de Barbarie; cependant l'institution de ces magistrats ne parait avoir été arrêtée d'une manière permanente et régulière que vers le milieu du treizième siècle. A la date de la rédaction des statuts principaux de la cité(1), Marseille entretenait surtout des relations. suivies avec les ports de Bougie et de Ceuta, car les deux chapitres de ces statuts destinés à régler le mode d'élection et les droits des consuls marseillais établis dans les ports de la Méditerranée, indiquent ces deux villes comme celles où les commerçants de Marseille apportaient habituellement leurs cargaisons. Les consuls étaient nommés par le viguier de Marseille au nom de la commune et du roi de Sicile. Ces privilèges se maintinrent jusqu'à la réunion du comté de Provence à la couronne de France.
Après la mort de saint Louis, Philippe le Hardi conclut, ainsi que les rois de Sicile et de Navarre, un traité avec le roi de Tunis. Ce traité assurait aux sujets des parties contractantes la liberté du commerce et de la navigation dans leurs États respectifs, et les laissait entièrement libres de suivre, dans leurs établissements ou comptoirs, la religion et les usages de leur pays.
Le commerce français se maintint et s'accrut sur les côtes septentrionales de l'Afrique durant le treizième et le quatorzième siècle; mais, dès le siècle suivant, les guerres des Anglais au nord et à l'ouest de la France, et les luttes soutenues par les comtes de Provence pour conserver les droits de lu maison d'Anjou à la couronne de Naples et de Sicile, ayant fait monter le taux de l'argent à vingt pour cent, rendirent le commerce périlleux et peu productif. Venise, parvenue à l'apogée de sa prospérité, l'absorba presque entièrement.
Après l'expulsion des Anglais, le commerce, favorisé par Charles VII et Louis XI, prit un nouvel essor. Marseille s'ouvrit alors des communications directes avec les côtes de la Méditerranée, où elle avait d'abord envoyé ses vaisseaux, et rétablit. partout ses comptoirs et ses consuls. Les pavillons de France et de Venise jouirent alors seuls, dans la Méditerranée, de privilèges spéciaux.
Plusieurs chartes, bulles et diplômes de la première moitié du troisième siècle parlent des possessions du roi de France en mauritanie. Mais, à partir de 1450, on peut suivre sans interruption l'histoire de ses possessions. A cette époque, deux marchands de Marseille, Thomas Linché et Martin Didier, y conduisirent un assez grand nombre de leurs compatriotes. Ils payaient aux arabes certaines redevances pour se concilier leur amitié ; cependant ces espèces d'étrennes en usage dans le pays où tout se fait au moyen de présents, et où les présents prennent facilement un caractère périodique, n'impliqueraient point, de la part du gouvernement français, l'abdication du droit de souveraineté sur ces possessions. On en trouve la preuve dans deux faits dignes de remarque : le roi de France nommait les chefs de plusieurs tribus, d'accord avec les gouvernements de Bougie, d'Alger et de Constantine, usage qui s'est perpétué jusqu'au dix-neuvième siècle, et notre gouvernement fi t élever des forts sur le littoral, pour assurer le conservation de ces possessions et protéger les sujets français qui venaient commercer dans le pays ou s'y livrer à la pêche du corail.
Les Turcs trouvèrent les Français ainsi établis sur la côte d'Afrique quand ils y parurent eux-mêmes. En 1518, le sultan Sélim 1er, ayant conquis la Syrie et l'Égypte et répandu l'épouvante sur tout le littoral méridional de la Méditerranée, les consuls français au Caire et à Alexandrie demandèrent à ce prince la reconnaissance des propriétés françaises sur la côte de Barbarie ; Sélim les reconnut par un acte dans lequel il les déclarait très anciennes.
Plus tard, Barberousse, après avoir fait la conquête de Constantine, s'empara du Bastion de France, centre militaire de nos établissements de pêche et de commerce, et emmena comme prisonniers de guerre les Français qui y résidaient ; mais, peu de temps après, ils furent relâchés par ordre exprès du sultan Soliman et remis en possession du Bastion de France, des forts qui en dépendaient et de la pêche du corail.
Ce fait est important dans l'histoire des relations du gouvernement français avec la régence d'Alger. En effet, les circonstances générales qui le portèrent à faire entrer dans les principes de sa politique l'alliance de la Porte Ottomane exercèrent une infl uence naturelle sur ses rapports avec Alger, lorsqu'un gouvernement turc s'établit dans cette ville.
Dès 1525, il y avait des relations amicales entre la Porte et la France. En 1536, Jean de Laforêt, chevalier de l'ordre de Malte, conclut un traité de commerce entre François 1er et Soliman. Ce traité garantissait la libre navigation des bâtiments des deux puissances sur leurs côtes respectives, l'inviolabilité des consuls, jusque-là considérés comme des otages responsables, la juridiction souveraine des consuls dans toutes les affaires civiles; la mise en liberté des esclaves faits antérieurement ; l'engagement pour l'avenir de ne plus réduire les prisonniers de guerre en esclavage. Ce traité servit de base à tous ceux que les rois de France conclurent dans la suite, soit avec la Porte, soit avec lus puissances barbaresques, et quand la violation de ces clauses rendit nécessaires de nouveaux accords, on ne fi t guère que confi rmer ou reproduire l'esprit de ces dispositions.
Histoire de la conquête d'Alger, Alfred Nettement, 1861, page 90 et suivantes