1826 - Esquisses de l'Etat d'Alger
William Shaler, consul général des Etats-Unis à Alger
p.87
Outre les qualités légales dont ils sont privés à Alger, les Juifs ont encore à y souffrir d’une affreuse oppression ; il leur est défendu d’opposer de la résistance quand ils sont maltraités par un musulman, n’importe la nature de la violence. Ils sont forcés de porter des vêtements noirs ou blancs ; ils n’ont le droit ni de monter à cheval, ni de porter une arme quelconque, pas même une canne. Les mercredi et les samedi seulement ils peuvent sortir de la ville, sans en demander la permission. Mais y a-t-il des travaux pénibles et inattendus à exécuter, c’est sur les juifs qu’ils retombent.
p.88
Plusieurs fois, quand les janissaires se sont révoltés, les Juifs ont étaient pillés indistinctement ; et ils sont toujours tourmentés par la crainte de voir se renouveler de pareilles scènes. Les enfants même les poursuivent dans la rue, et le cours de leur vie n’est qu’un mélange affreux de bassesse, d’oppression et d’outrages. Les descendants de Jacob ne répondent à ces insultent que par une patience inconvenable. Dès leur enfance ils s’instruisent à cette patience, et passe leur vie à la pratiquer, sans même oser murmurer contre la rigueur de leur destinée.
1833 - Voyage dans la régence d’Alger ou description du pays occupé par l’Armée d’Afrique
Par M. Rozer,
p.232
Dès l’instant que les Turcs se furent rendus maîtres de la régence d’Alger, les Juifs perdirent une grande partie des avantages qu’ils avaient auparavant, et qu’ils prétendent avoir accordés à leur grand rabbin Simon, à l’époque de son débarquement. On toléra leur religion, et on permis aux rabbins de leur administrer la justice; mais, dans chaque ville, un quartier particulier leur fut assigner pour habiter, avec défense d’aller loger dans un autre: on les obligea à prendre des vêtements noirs ou des couleurs foncées. L’usage de se couvrir le visage fut interdit aux femmes; on défendit aux hommes de monter à cheval et de porter des armes, et toute les fois qu’ils se trouvaient quelque part avec un Musulman, ils devaient lui céder le pas.
p.232
Lorsqu’un Juif se présentait à une fontaine, il était obligé d’attendre que tous les Mahométans fussent parti, même ceux venu longtemps après lui, pour pouvoir puiser de l’eau; sous peine de mort, il était défendu aux hommes de monter sur les terrasses, ans la crainte qu’ils jetassent les yeux sur les femmes maures, qui y viennent la journée et s’y promènent le soir. Celui qui passant devant une mosquée dont la port était ouverte, avait le malheur de détourner la tête pour regarder dedans, sans même s’arrêter, payer cher cette inconséquence; souvent il était massacré par la populace.
1883-1884 - Reconnaissance au Maroc
Charles de Foucauld
p.8
Chechaouen, dont la population compte un grand nombre de cherifs, est en effet renommée pour son intolérance : on raconte encore le supplice d’un malheureux Espagnol qui, il y a une vingtaine d’année, voulut y pénétrer : même les juifs, qu’on tolère, sont soumis aux plus mauvais traitement : parqués dans leur mellah, ils ne peuvent sortir sans être assaillis de coup de pierres ; sur tout le territoire des Akhmas, auquel appartient cette ville, personne ne passa près de moi sans me saluer d’un : Allah iharraq bouk, ia el Ihoudi (Que Dieu fasse bruller éternellement le père qui t’a engendré, juif !)
p.398
Tout Juif du blad el siba appartient corps et biens à son seigneur, son sid. Si sa famille est établie depuis longtemps dans le pays, il lui ai échu par héritage, comme une partie de son avoir, suivant les règles du droit musulman ou les coutumes imaziren. Si lui-même est venu se fixé au lieu qu’il occupe, il a dût, aussitôt arrivé, se constituer le Juif de quelqu’un : son hommage rendu, il est lié pour toujours, lui et sa postérité, à celui qu’il a choisi. Le sid protège son Juif contre les étrangers comme chacun défend son bien. Il use de lui comme il gère son patrimoine, suivant son propre caractère. Le Musulman est-il sage, économe ? Il ménage son Juif, il ne prend que le revenu de ce capital ; une redevance annuelle, calculée d’après les gains de la saison, st tout ce qu’il lui demande ; il se garde d’exiger trop, il ne veut pas appauvrir son homme ; il lui facilite au contraire le chemin de la fortune : plus le Juif sera riche, plus il lui rapportera. Il ne le moleste pas dans sa famille, ne lui prend ni sa femme ni sa fille, afin qu’il ne cherche pas à s’échapper à la servitude par la fuite. Ainsi le bien du sid s’accroît de jour en jour, comme une ferme sagement administrée. Mais que le seigneur soit emporté, prodigue, il mange son Juif comme on gaspille son héritage : lui demande des sommes excessives ; le Juif dit ne pas les avoirs ; le sid prend sa femme en otage, la garde chez lui jusqu'à ce qu’il ai payé. Bientôt c’est un nouvel ordre et une nouvelle violence ; le Juif mène la vie la plus pauvre et la plus misérable, il ne peut gagner un liar qui ne lui soit arraché, on lui enlève ses enfants. Finalement on le conduit lui-même sur le marché, on le met aux enchères et on le vend, ainsi que cela se fait dans certaines localités du Sahara, mais non partout ; ou bien on le pille et on détruit sa maison et on le chasse nu lui avec les seins. On voit des villages dont tout un quartier est désert. Le passant étonné apprend qu’il y avait là un mellah et qu’un jour les sids, d’un commun accord, ont tout pris à leur Juifs et les ont expulsés. Rien au monde ne protège un israélite contre son seigneur ; il est à sa merci. Veut-il s’absenter, il lui faut son autorisation. Elle ne lui ai pas refusée, parce que les voyage du Juif sont nécessaire à son commerce ; mais sous aucun prétexte il n’emmènera sa femme ni ses enfants ; sa famille doit rester auprès du sid pour répondre de son retour. Veut-il unir sa fille à un étranger qui la conduira dans son pays, force est au fiancé de la racheter du seigneur au prix qu’il lui plaira à ce dernier de fixer ; la rançon varie suivant la fortune du jeune homme et la beauté de la jeune fille. J’ai vu a Tikrid une jolie Juive qui venait de l’Ouarzazat ; pour l’emmener, son mari avait payer 400 francs, somme en un mellah où l’homme le plus riche possède en tout 1 500 francs. Le juif tout enchaîné qu’il est, peut s’affranchir et quitter le pays, si son sid l’autorise à se racheter ; le plus souvent celui-ci repousse la requête ; si parfois il y consent, c’est lors que le Juif, par suite d’opérations commerciales, a la majeur partie de sa fortune hors de son atteinte. Il fixe alors le prix du rachat, soit en bloc pour toute la famille, soit pour chaque membre en particulier : la somme exigée est la plus grande partie de la fortune supposée du Juif. Le marché conclu, la rançon payée, le Juif est libre ; il déménage avec les siens sans être inquiété et va s’établir ou bon lui semble. S’il ne veut ou ne peut donner ce qu’on lui demande, si toute proposition est rejetée de parti pris, et s’il a la ferme volonté de s’en aller coûte que coûte, il ne lui reste qu’un moyen, la fuite. Il la prépare à l’avance l’exécute dans le plus grand secret. une nuit sombre, il sort à pas de loup suivi de sa famille ; tout dors : on ne l’a pas vu. il arrive à la porte du village. Des bêtes de somme, une escorte de Musulmans étrangers l’attend. On monte on part, on fuit a toute vitesse. Courant la nuit, se cachant le jour, évitant les lieux habités, choisissant les chemins détournés et déserts, on gagne d’un pas rapide le blad el makhzen ; là enfin on respire ; là enfin on respire : on n’est en sûreté complète qu’arrivé dans la grande ville. Le Juif qui se sauve est en danger mortel. Son seigneur dès qu’il apprend son départ, se jette à sa poursuite ; s’il le rejoint, il le tue comme un voleur qui emporte son bien. Lors que la fuite a réussi, le Juif évitera, lui et ses descendants, pendant plusieurs générations, d’approcher même de loin son ancienne résidence ; il s’en tiendra au moins à trois ou quatre journées, et là même il sera inquiet. J’ai vu des Israélites de plus de cinquante ans, dont le père s’était enfui de Mhamid el Rozlan avant leur naissance, regarder comme périlleux de passer à Tanzida et à Mrimima, où ils pouvaient, disaient-ils, rencontrer des Berbèr et être pris par eux. En quelque endroit qu’un sid retrouve son Juif ou un rejeton de celui-ci, il met la main sur lui. Il est des exemples d’Israélites dont l’aïeul s’était sauvé et qui, à plus de quatre-vingt-dix ans de distance, ont étaient ramenés enchaînés au pays de leurs ancêtres par le descendant de leur seigneur. Ce droit permet parfois d’étranges. Un jour arrivèrent au Dades deux rabbins quêteurs de Jérusalem. Comme ils passaient un marché, un Musulman leur saute à la gorge : « Ce sont mes juifs, s’écrie-t-il. Je les reconnais. Il y a quarante ans, tous jeunes, ils s’enfuirent avec leur père. Enfin Dieu me les rend ! Qu’il soit loué ! » Les pauvres rabbins de se récrier : depuis dix générations leurs familles habitaient Jérusalem. Jamais eux même quitter la ville sainte avant cette année, et plût au ciel qu’ils n’en fussent jamais sortis ! « Que Dieu maudisse votre voleur de père ! Je jure que je vous reconnais et que vous êtes mes Juifs. » Et il les emmène chez lui. Il ne leur rendit la liberté qu’au prix de 800 francs, que pays pour eux la communauté de Tiiit.
p.400
La contrée ou j’ai vu les Juifs les plus maltraités et les plus misérables est la vallée de l’Ouad el Abid, d’Ouaouizert à Tabia. J’y ai trouvé des Juives enfermées depuis trois mois chez leur seigneur parce que le mari ne pouvait payer certaine somme. Là les coutumes fixent à 30 francs l’amende du Musulman qui a tué un Juif. Il les doit au sid du mort, et n’a d’autre peine ni d’autre dommage. Dans cette région, les Israélites ne font point de commerce : dès qu’ils possèdent quelques chose, on leur arrache, ils ne peuvent être orfèvres : l’argent leur manque ; tous sont cordonniers. Traité comme des brutes, le malheur en a fait des êtres sauvages et féroces ; ils se battent, ils se blessent, se tuent journellement ; à Aït ou Akeddir, j’ai vu un matin entrer dans la synagogue un homme qui venait d’égorger son neveu dans une querelle et s’en vantait ; personne ne lui fit de reproche, la chose était commune.